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Protection sociale en Afrique de l’Ouest : l’urgence d’un modèle ancré dans les réalités africaines

La Faculté des Sciences juridiques et politiques (FSJP) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), en partenariat avec le Bureau de l’Organisation internationale du Travail (OIT) à Dakar et le laboratoire international de recherche « Environnement, Santé, Sociétés » (CNRS/UCAD/UGB), avec le soutien du CNR, a organisé, les 21 et 22 octobre 2026, un colloque international autour du thème : « Penser la justice sociale depuis l’Afrique de l’Ouest : quelle protection sociale en contexte post-colonial ? »

.Organisée à l’amphithéâtre 4 de la FSJP, cette rencontre scientifique réunit des juristes, historiens, sociologues, anthropologues, économistes, philosophes, politistes et acteurs de terrain du Sénégal et de la sous-région. L’objectif est de repenser les mécanismes de protection sociale en Afrique de l’Ouest, en tenant compte des réalités économiques, sociales, culturelles et institutionnelles des sociétés africaines.

Au cœur des échanges figure notamment l’extension de la protection sociale aux travailleuses et travailleurs évoluant en dehors du salariat, ainsi que l’articulation entre les dispositifs institutionnels et les formes de solidarité familiale, privée et communautaire. Les discussions s’inscrivent dans le prolongement de l’ouvrage du professeur Ousmane Oumarou Sidibé, intitulé Repenser le statut du travail. Une contribution africaine.

Dans son intervention inaugurale, le professeur Ousmane Oumarou Sidibé a salué l’initiative de la Faculté des Sciences juridiques et politiques, soulignant l’importance de réunir chercheurs, praticiens et partenaires techniques et financiers autour d’une problématique centrale pour la cohésion sociale.

Pour lui, la construction de systèmes de protection sociale adaptés au contexte ouest-africain doit reposer sur plusieurs principes fondamentaux. Le premier consiste à inscrire le droit social dans les réalités économiques des pays de la région, caractérisées notamment par la prédominance de l’économie informelle, qui représente, selon lui, plus de 80 % de l’activité économique.

Le professeur a également insisté sur la place essentielle des solidarités familiales et communautaires, qui constituent des mécanismes de soutien importants dans les sociétés africaines. À ses yeux, ces formes de solidarité doivent être prises en compte dans la conception des politiques publiques, sans se substituer à la responsabilité des institutions étatiques.

Un autre enjeu majeur concerne la reconnaissance effective des droits sociaux. Si les constitutions consacrent généralement ces droits, leur justiciabilité demeure insuffisamment développée. Il s’agit donc de renforcer les mécanismes permettant aux citoyens de faire valoir concrètement leurs droits à la protection sociale.

Le professeur Sidibé a, par ailleurs, plaidé pour une répartition équilibrée des responsabilités entre l’État, les travailleurs, les familles, les communautés et le secteur privé. Il a toutefois rappelé le rôle central de l’État dans la coordination des politiques publiques, l’élaboration du cadre juridique et la mobilisation des ressources nécessaires

.« C’est l’État qui a la capacité de coordonner la protection sociale », a-t-il souligné, estimant que les pays les plus performants sont ceux qui parviennent à assurer la cohérence des interventions et à mutualiser les différentes ressources disponibles.

À travers ce colloque, son ambition est de contribuer à poser les bases d’une démarche africaine de protection sociale, fondée sur les réalités du continent, tout en tenant compte de la diversité des trajectoires nationales. Il ne s’agit pas nécessairement d’imposer un modèle uniforme, mais de dégager des principes communs susceptibles de guider les politiques publiques.

La doyenne de la Faculté des Sciences juridiques et politiques, la professeure Aminata Cissé Niang, a, pour sa part, souligné le caractère évolutif de la protection sociale. Selon elle, cette question demeure un sujet de réflexion permanent, y compris dans les pays les plus riches, en raison de ses dimensions économiques, juridiques et sociales, ainsi que de son lien avec les transformations de l’environnement continental et mondial.

Elle a estimé que la réunion d’experts issus de différentes disciplines permet d’actualiser les connaissances et d’améliorer l’efficacité des dispositifs de protection sociale.« C’est une question de dignité », a-t-elle rappelé, soulignant que la protection sociale et la sécurité sociale touchent directement aux droits humains.

La doyenne a également mis en avant l’intérêt scientifique de l’ouvrage du professeur Ousmane Oumarou Sidibé, qui propose des pistes de réflexion originales à partir d’expériences africaines et comparées. Elle considère que les systèmes de protection sociale ne peuvent être conçus en faisant abstraction des réalités culturelles et sociales propres aux sociétés africaines.

Tout en reconnaissant l’universalité des droits humains, elle a ainsi défendu la nécessité de sortir d’une pensée unique en matière de protection sociale et d’admettre la possibilité de plusieurs approches adaptées aux contextes nationaux.

Pour Aminata Cissé Niang, l’enjeu est également d’élargir le champ d’application des dispositifs existants, dont la couverture demeure insuffisante au regard des besoins des populations. La question centrale consiste dès lors à déterminer comment étendre cette protection de manière effective et durable.

Elle a enfin appelé à une exploitation plus large des travaux du professeur Sidibé, afin qu’ils puissent nourrir de nouvelles recherches, des publications scientifiques et d’autres espaces de débat sur l’avenir de la protection sociale en Afrique.

Intervenant au nom de l’Organisation internationale du Travail, Sacha Leyy Bruhl, expert en protection sociale détaché auprès du bureau de l’OIT à Dakar, a mis l’accent sur les obstacles auxquels les pays d’Afrique de l’Ouest sont confrontés dans leur ambition d’étendre la couverture sociale à l’ensemble de la population.

Il a notamment identifié l’informalité de l’économie comme l’un des principaux défis. La difficulté à identifier les travailleurs concernés, à collecter les cotisations et à garantir la pérennité financière des dispositifs complique l’élargissement de la protection sociale au-delà des catégories déjà couvertes.

À ces contraintes s’ajoutent les limites des finances publiques, qui ne permettent pas toujours de soutenir des systèmes suffisamment ambitieux pour répondre à l’ensemble des besoins sociaux.

Pour l’expert de l’OIT, la réflexion engagée dans le cadre du colloque doit permettre de mieux comprendre les particularités sociales de la région et d’identifier les mécanismes susceptibles de surmonter ces obstacles.

L’objectif demeure celui d’une protection sociale accessible à toutes et à tous, couvrant les différents risques sociaux tout au long du cycle de vie. Les principes et objectifs internationaux doivent toutefois être traduits en dispositifs adaptés aux contextes économiques, sociaux et culturels des pays concernés.

Au-delà des échanges académiques, ce colloque international entend contribuer à une réflexion collective sur les fondements d’une protection sociale plus inclusive en Afrique de l’Ouest.

L’extension de la couverture aux travailleurs de l’économie informelle, la reconnaissance des solidarités communautaires, le renforcement des droits sociaux et la coordination des acteurs apparaissent comme autant de pistes à approfondir.

En réunissant des spécialistes de plusieurs disciplines et des acteurs de terrain, la FSJP de l’UCAD et ses partenaires entendent favoriser l’émergence de propositions tenant compte des spécificités africaines, sans renoncer aux principes universels de justice sociale et de dignité humaine.

L’enjeu est désormais de transformer ces réflexions en orientations concrètes, capables de contribuer à des systèmes de protection sociale plus inclusifs, plus cohérents et mieux adaptés aux réalités des populations ouest-africaines.

Moussa Diba

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