𝗣𝗿 𝗙𝗮𝗹𝗶𝗹𝗼𝘂 𝗖𝗼𝘂𝗻𝗱𝗼𝘂𝗹
𝗧𝗵𝗶𝗻𝗸 𝗧𝗮𝗻𝗸 « 𝗣𝗿𝗮𝗴𝗺𝗮𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗦𝗼𝗰𝗶𝗮𝗹-𝗗𝗲́𝗺𝗼𝗰𝗿𝗮𝘁𝗲 »
𝗟𝗮 𝗺𝗲́𝘁𝗵𝗼𝗱𝗲 𝗣𝗔𝗦𝗧𝗘𝗙
Le Sénégal n’échappe pas à cette profonde reconfiguration du militantisme contemporain. Il en offre même, ces dernières années, l’une des illustrations les plus saisissantes à travers ce que l’on peut appeler la « méthode PASTEF ». Né dans l’opposition et porté par une promesse de rupture systémique, ce mouvement a su capter l’aspiration légitime d’une jeunesse en quête de dignité, de justice et de souveraineté. Il a profondément renouvelé les formes de l’engagement politique, mobilisé des milieux de citoyens et démontré qu’une organisation pouvait conquérir démocratiquement le pouvoir en dehors des appareils traditionnels. Cette réussite est incontestable. C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être analysée avec exigence.
𝗟𝗲 𝗺𝗼𝗺𝗲𝗻𝘁 𝗶𝗻𝘀𝘁𝗶𝘁𝘂𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹
Toute organisation politique connaît un moment décisif que j’appellerai le moment institutionnel. C’est l’instant où un mouvement victorieux cesse d’être une force de contestation pour devenir une force d’organisation de l’État. C’est le passage de la logique de conquête à la logique de gouvernement. La discipline qui assurait hier la survie doit progressivement céder la place à la délibération. La mobilisation permanente doit laisser place à la responsabilité institutionnelle. Le chef de mouvement doit accepter les contraintes de la fonction d’État. Tous les mouvements rêvent de conquérir le pouvoir. Très peu acceptent que le pouvoir les oblige à changer. C’est pourtant cette métamorphose qui distingue le chef de mouvement de l’homme d’État.
𝗗𝗲𝘂𝘅 𝗵𝗼𝗺𝗺𝗲𝘀, 𝗱𝗲𝘂𝘅 𝗿𝗲́𝗽𝗼𝗻𝘀𝗲𝘀
L’expérience sénégalaise est particulièrement éclairante. L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko ne constitue pas seulement une alternance politique. Elle inaugure une expérience inédite : celle d’un pouvoir porté par un tandem dont les deux principales figures sont progressivement confrontées au moment institutionnel. Au départ, les deux hommes incarnent une même promesse de rupture. Mais les institutions imposent rapidement leurs propres exigences. Le Président de la République cesse progressivement d’être seulement un militant. Il devient le garant de la Constitution, le chef de l’administration, le représentant diplomatique de l’État et l’arbitre des institutions. La fonction présidentielle transforme nécessairement celui qui l’exerce. À l’inverse, Ousmane Sonko demeure le principal animateur du mouvement politique qui a rendu cette alternance possible. Sa légitimité continue de s’enraciner dans la mobilisation militante, la cohésion du parti et la fidélité à la promesse originelle de rupture. Deux légitimités naissent alors. La légitimité de l’État. Et la légitimité du mouvement. Toute la suite de l’histoire procède de cette divergence.
𝗨𝗻𝗲 𝗯𝗶𝗳𝘂𝗿𝗰𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗽𝗼𝗹𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲
La séparation politique entre les deux hommes ne traduit donc pas uniquement un désaccord personnel ou stratégique. Elle révèle deux réponses différentes au moment institutionnel. Le Président Bassirou Diomaye Faye paraît progressivement accepter que la fonction présidentielle transforme sa pratique du pouvoir. Son entourage devient davantage administratif, diplomatique et institutionnel. À l’inverse, Ousmane Sonko demeure fidèle aux méthodes qui avaient assuré la conquête. Son discours conserve le ton de la mobilisation permanente, sa pratique politique reste largement structurée autour du rapport direct avec la base militante et son action continue de s’inscrire dans une logique de rapport de force. Le paradoxe est saisissant : l’un est progressivement transformé par l’État ; l’autre demeure fidèle au mouvement. Or une démocratie ne peut durablement être gouvernée comme une tranchée.
𝗟𝗲 𝗿𝗲𝘁𝗼𝘂𝗿 𝗮𝘂 𝗺𝗼𝘂𝘃𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁
Cette bifurcation apparaît avec une particulière netteté après la sortie d’Ousmane Sonko du gouvernement. Son retour à l’Assemblée nationale n’est pas seulement un changement de fonction. Il marque aussi un retour à son espace politique naturel : le mouvement. La séquence parlementaire qui accompagne ce retour en est la preuve. Les modifications législatives sur-mesure permettant de sécuriser sa nouvelle position institutionnelle, puis les projets de réformes constitutionnelles portés dans la foulée, traduisent le réinvestissement d’une pure logique de conquête politique. Ces réformes méritent naturellement d’être discutées sur le fond. Mais elles posent également une question de méthode. Le Sénégal s’est construit autour d’un régime présidentiel qui n’est ni une anomalie institutionnelle ni un accident historique. Il résulte d’une longue évolution politique, administrative et culturelle qui plonge ses racines dans l’histoire de l’État sénégalais depuis l’indépendance. Réformer une Constitution ne consiste pas seulement à disposer d’une majorité parlementaire. Cela exige une intelligence de l’histoire institutionnelle d’un pays.
𝗟𝗲 𝘃𝗲𝗿𝗱𝗶𝗰𝘁
C’est ici que se révèle toute l’ambivalence de la méthode PASTEF. Conçue pour résister, elle excelle dans la conquête. Mais elle rencontre ses premières limites lorsqu’elle est confrontée aux exigences du gouvernement. À force de combattre le Système, elle court le risque d’en reproduire progressivement certains mécanismes. À force de dénoncer la personnalisation du pouvoir, elle tend à concentrer davantage encore la légitimité autour de son principal leader, érigé par la rhétorique militante en un véritable « Guide de la Révolution ». À force de faire de la discipline une vertu militante, elle fragilise progressivement la contradiction interne. Le militant ne défend plus seulement un projet. Il protège une orthodoxie. La fidélité au chef tend alors à l’emporter sur la fidélité aux principes. Une démocratie commence toujours à s’affaiblir lorsque la critique devient une preuve d’infidélité.
La méthode PASTEF restera probablement comme l’une des plus remarquables stratégies de conquête démocratique du pouvoir qu’ait connues le Sénégal. Mais elle n’a pas encore réussi sa transformation en culture de gouvernement. Une méthode pensée pour résister ne peut durablement gouverner sans accepter de se transformer. À défaut, elle finit inévitablement par reproduire les mécanismes mêmes qu’elle prétendait abolir. Le paradoxe est alors total. La rupture promise se dissout progressivement dans la continuité des pratiques. La révolution politique s’arrête aux portes de la révolution institutionnelle. Et le militant, qui croyait combattre le Système, devient peu à peu l’un de ses nouveaux gardiens.
𝗟𝗮 𝗽𝗲𝗿𝘀𝗽𝗲𝗰𝘁𝗶𝘃𝗲
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La création annoncée d’un nouveau parti autour du Président Bassirou Diomaye Faye ouvre peut-être une seconde chance. Si ce parti naît uniquement pour affronter PASTEF sur son propre terrain, il reproduira les mêmes logiques et connaîtra les mêmes limites. En revanche, s’il devient une réponse organisationnelle aux exigences de la fonction présidentielle, s’il se construit comme un parti-école, capable de former des responsables publics, de produire des idées, d’organiser le débat contradictoire et de préparer l’exercice du pouvoir, alors il pourra inaugurer une nouvelle étape de la démocratie sénégalaise.
Le véritable adversaire du futur parti présidentiel n’est pas PASTEF. C’est la tentation de reproduire la méthode PASTEF. L’enjeu dépasse donc la création d’une nouvelle formation politique. Il est de savoir si le Sénégal saura enfin passer du parti de conquête au parti de gouvernement, du militantisme d’allégeance au militantisme de responsabilité.
Le crépuscule du militant ne commence pas lorsqu’il change de parti. Il commence lorsque son parti lui demande de cesser de penser.
𝗣𝗿 𝗙𝗮𝗹𝗶𝗹𝗼𝘂 𝗖𝗼𝘂𝗻𝗱𝗼𝘂𝗹
𝗧𝗵𝗶𝗻𝗸 𝗧𝗮𝗻𝗸 « 𝗣𝗿𝗮𝗴𝗺𝗮𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗦𝗼𝗰𝗶𝗮𝗹-𝗗𝗲́𝗺𝗼𝗰𝗿𝗮𝘁𝗲 »










