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Dette cachée : le vrai coût, c’est la confiance

Au-delà du clivage politique
Le débat sur la dette cachée du Sénégal a rapidement été enfermé dans une confrontation politique entre les partisans de l’ancien régime et les défenseurs du nouveau pouvoir. Les uns y voient la preuve d’une gestion opaque ; les autres dénoncent une instrumentalisation politique destinée à justifier les difficultés actuelles.
Mais l’enjeu dépasse désormais cette querelle.
La véritable question n’est plus seulement de savoir qui avait raison hier. Elle est de savoir ce que cette affaire a coûté au Sénégal et comment le pays peut désormais reconstruire ce qui a été fragilisé. Car le principal coût d’une crise de sincérité budgétaire n’est pas toujours financier. Le principal coût, c’est la confiance : celle des investisseurs, des partenaires, des marchés, mais aussi des citoyens dans la parole publique.
Une dette peut être élevée. Un déficit peut être corrigé. Une notation peut être améliorée. Mais une confiance publique fragilisée met parfois des années, parfois une génération, à se reconstruire.

De la révélation au choc de confiance
La publication des données d’audit de la Cour des comptes a provoqué un séisme politique, économique et financier. Les chiffres officiellement admis jusque-là ont été remis en cause. Selon la Cour des comptes du Sénégal, la dette publique représentait 99,7% du PIB à fin 2023, contre 74,4% du PIB dans les statistiques officielles antérieures. Le niveau réel de la dette est apparu beaucoup plus élevé que ce qui avait été présenté auparavant. Le programme du FMI a été suspendu, les agences de notation ont réagi, les investisseurs ont réévalué le risque, et les partenaires internationaux ont demandé des clarifications.
La transparence était-elle une erreur ? Non.
Révéler une anomalie est un acte de responsabilité. Dissimuler les chiffres n’aurait fait que repousser le problème, avec le risque d’une crise encore plus grave. Si le travail d’audit des corps de contrôle relève de la régularité administrative normale, sa traduction immédiate dans l’espace public sous forme de réquisitoire politique change profondément la perception du risque-pays par les marchés.
Lorsqu’un État annonce publiquement que ses comptes ont été sous-estimés ou mal déclarés, il n’ouvre pas seulement un débat politique interne. Il engage sa crédibilité financière, sa relation avec les bailleurs, sa réputation statistique et la confiance attachée à sa signature souveraine.

Quand une affaire nationale devient mondiale
Cette affaire est devenue internationale parce qu’elle touche à la dette souveraine. Or la dette souveraine n’appartient jamais entièrement au débat intérieur d’un pays. Les agences de notation, les investisseurs, le FMI, la Banque mondiale, les créanciers bilatéraux et les médias économiques internationaux ne jugent pas seulement un gouvernement. Ils évaluent un risque-pays.
Le Sénégal bénéficiait d’une réputation de stabilité politique et macroéconomique en Afrique de l’Ouest. Cette réputation était un capital. Elle rassurait les marchés, facilitait l’accès au financement et renforçait la confiance des partenaires. Lorsque les autorités annoncent que les chiffres antérieurs ne reflétaient pas correctement la réalité, cette réputation est mécaniquement atteinte. Les marchés financiers ne sanctionnent pas un parti politique. Ils sanctionnent un risque-pays.

Une responsabilité politique à assumer
Il ne s’agit pas d’attribuer aux nouvelles autorités la responsabilité de la dette elle-même. Cette responsabilité relève d’abord de ceux qui ont contracté, enregistré, consolidé ou présenté les engagements publics passés. Mais il faut rappeler leur responsabilité dans le récit public, dans la communication politique autour de cette affaire, et désormais dans la reconstruction de la confiance.
Le pouvoir exécutif, à travers ses figures majeures, a fait de la situation des finances publiques le pivot de son diagnostic initial. Cette lecture a structuré la communication de l’État, expliquant l’ampleur des défis par l’altération des comptes du passé, justifiant la rupture et installant l’idée d’un État dont la comptabilité aurait été profondément altérée.
Aujourd’hui, à l’heure des choix de gouvernance, l’Exécutif ne peut plus seulement expliquer. Il doit réparer, redresser, rétablir. Ce qui a été brandi comme une arme politique devient structurellement un fardeau gouvernemental. La responsabilité historique d’un gouvernement ne se mesure pas seulement à sa capacité à révéler les failles du passé. Elle se mesure aussi à sa capacité à restaurer la confiance dans l’avenir.

La stratégie de dénonciation et son effet boomerang
Les mouvements d’opposition bâtissent souvent une partie importante de leur récit politique sur la dénonciation des pratiques des régimes en place. Cette stratégie parle à une opinion fatiguée par les opacités, les soupçons ou les lenteurs administratives. Mais lorsqu’une stratégie de dénonciation touche aux finances publiques, elle change de nature. Dénoncer un adversaire politique est une chose. Ébranler la confiance dans les statistiques budgétaires d’un État en est une autre.
La révélation était nécessaire. Mais elle devait immédiatement être accompagnée d’une pédagogie rigoureuse, d’une clarification technique, d’une stratégie de rassurance et d’un plan crédible de reconstruction. Car les marchés ne lisent pas les choses comme les militants. Les investisseurs ne votent pas. Les agences de notation ne font pas campagne. Elles regardent la cohérence des chiffres, la solidité des institutions, la capacité de l’État à tenir sa parole.
La dénonciation appartient au moment politique. La reconstruction appartient au temps de l’État.

Les leçons de l’histoire
Le Sénégal n’est pas le premier pays confronté à une crise de sincérité budgétaire. La Grèce a connu, à partir de 2009, une crise majeure après la révision de ses chiffres de déficit et de dette. Le Mozambique a été durablement fragilisé par l’affaire des dettes cachées révélée en 2016. L’Argentine a connu plusieurs cycles de défiance, de restructuration et de crise de la dette.
Ces exemples montrent une chose : le problème n’est pas seulement l’ampleur de la dette. Le problème est la confiance dans les chiffres, dans les institutions et dans la parole publique. Les pays qui se relèvent ne sont pas ceux qui se contentent de dénoncer. Ce sont ceux qui renforcent leurs institutions, professionnalisent leur gestion, améliorent la transparence et rendent les comptes publics vérifiables. Les grandes démocraties ne sortent pas des crises par le déni ou le conflit permanent. Elles en sortent par la réforme.

La vraie question institutionnelle
Si la dette était réellement cachée, comment cela a-t-il été possible ? Si elle était mal comptabilisée, comment une telle faiblesse a-t-elle pu échapper aux mécanismes de contrôle ? Si elle était insuffisamment consolidée, pourquoi le périmètre de la dette publique n’a-t-il pas été clarifié plus tôt ?
Dans tous les cas, l’ingénierie de contrôle a révélé des vulnérabilités. Le véritable scandale ne serait donc pas seulement l’existence d’une dette mal comptabilisée ou mal déclarée. Le véritable scandale serait que le Sénégal ne tire aucune leçon institutionnelle de cette affaire. La question centrale devient alors simple : qui garantit désormais la sincérité des comptes publics sénégalais ?

La parole d’État comme bien commun
La dette cachée n’est pas seulement une affaire de chiffres. C’est aussi une affaire de mots.
Pendant des années, la parole officielle a porté un message de confiance : dette maîtrisée, trajectoire soutenable, stabilité financière. Puis, une autre parole officielle est venue souligner que cette représentation ne correspondait pas à la réalité. La révélation était nécessaire, mais elle a créé un vide transitoire de crédibilité.
La parole d’État n’est pas une parole ordinaire. Elle n’appartient pas entièrement au gouvernement qui l’emploie. Elle engage la République, les générations futures et la signature du pays. Elle n’est pas une modalité de communication de crisis. C’est un engagement intergénérationnel.

La responsabilité collective
Cette affaire doit aussi nous interroger collectivement. Beaucoup de citoyens reprennent des expressions lourdes de sens technique comme des slogans de positionnement, sans toujours en mesurer les conséquences macroéconomiques directes.
La citoyenneté démocratique ne consiste pas seulement à soutenir une posture. Elle consiste aussi à comprendre ce que l’on répète, à mesurer ce que l’on amplifie, à interroger ce qui conforte nos propres convictions. Les gouvernants ont leur responsabilité lorsqu’ils communiquent. L’opposition a la sienne lorsqu’elle conteste. Les experts ont la leur lorsqu’ils analysent. Les médias ont la leur lorsqu’ils relaient.
Une démocratie mature ne repose pas seulement sur le droit de parler. Elle repose aussi sur le devoir de comprendre. La confiance financière d’un pays est un bien commun. Elle ne peut être sacrifiée aux intérêts de communication à court terme. Lorsque l’on parle de dette publique, chaque mot compte.

Ce qu’il faut faire maintenant
Le Sénégal doit transformer cette épreuve en saut qualitatif. La transparence est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Il faut désormais articuler trois impératifs : prévenir, contrôler et sanctionner.
• Prévenir : par une certification annuelle obligatoire des comptes publics, un rapport trimestriel transparent sur l’évolution de la dette, la publication systématique des garanties de l’État et l’intégration stricte des engagements hors bilan.
• Contrôler : par un Parlement techniquement renforcé dans sa mission d’évaluation, une Cour des comptes réellement dotée de moyens humains et financiers accrus, et des corps de contrôle préservés dans leur autonomie fonctionnelle.
• Sanctionner : par l’établissement de responsabilités claires et juridiquement opposables en cas de dissimulation ou de présentation volontairement trompeuse des équilibres financiers face à la représentation nationale.
Le Sénégal devrait s’orienter vers un pacte national de sincérité budgétaire applicable à toutes les alternances futures. La sincérité des comptes ne doit plus être le reflet de choix politiques conjoncturels. Elle doit s’ériger en obligation institutionnelle inviolable.

Reconstruire la confiance
Une dette peut être restructurée. Un déficit peut être réduit. Une notation financière peut être améliorée. Mais une confiance publique perdue met parfois une génération à se reconstruire. L’histoire retiendra peut-être moins l’existence initiale de ces écarts comptables que la manière dont la République aura géré leur redressement.
La transparence était un préalable indispensable. La reconstruction de la confiance est désormais l’urgence absolue. Le véritable enjeu n’est plus de savoir qui avait raison hier. Il est de faire en sorte que demain, aucun citoyen, aucun investisseur, aucun partenaire international ne puisse douter de la sincérité des comptes de la République. La mise au jour de ces anomalies a été un choc nécessaire ; la restauration de la signature du Sénégal doit devenir un projet d’intérêt national.

Pr Falilou Coundoul : Think Tank « Pragmatisme Social-Démocrate »*

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