Accueil / SOCIETE / 𝐐𝐔𝐀𝐍𝐃 𝐋’𝐈𝐃𝐄𝐍𝐓𝐈𝐓𝐄́ 𝐃𝐄𝐕𝐈𝐄𝐍𝐓 𝐔𝐍 𝐌𝐀𝐑𝐂𝐇𝐄́ 𝐏𝐎𝐋𝐈𝐓𝐈𝐐𝐔𝐄

𝐐𝐔𝐀𝐍𝐃 𝐋’𝐈𝐃𝐄𝐍𝐓𝐈𝐓𝐄́ 𝐃𝐄𝐕𝐈𝐄𝐍𝐓 𝐔𝐍 𝐌𝐀𝐑𝐂𝐇𝐄́ 𝐏𝐎𝐋𝐈𝐓𝐈𝐐𝐔𝐄

Les récentes menaces visant des ressortissants guinéens au Sénégal ne traduisent ni un conflit entre deux peuples ni une hostilité généralisée. Elles constituent cependant un signal d’alerte sur un phénomène plus profond : la rentabilité croissante des discours qui transforment les appartenances nationales, communautaires ou partisanes en instruments de mobilisation. De l’Europe à l’Afrique du Sud, les frustrations sociales sont de plus en plus converties en récits de menace, tandis que les réseaux sociaux industrialisent leur diffusion. Le danger ne réside donc pas dans la diversité des sociétés, mais dans l’intérêt politique que certains acteurs trouvent désormais à l’exploiter.

𝐏𝐫 𝐅𝐚𝐥𝐢𝐥𝐨𝐮 𝐂𝐎𝐔𝐍𝐃𝐎𝐔𝐋
𝐓𝐡𝐢𝐧𝐤 𝐓𝐚𝐧𝐤 𝐏𝐫𝐚𝐠𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥-𝐃𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐞

Des vidéos et des appels diffusés récemment sur les réseaux sociaux ont visé des ressortissants guinéens établis au Sénégal. Le député Mbaye Dione a saisi, le 13 juillet 2026, les ministres chargés de l’Intérieur et de l’Intégration africaine, évoquant des menaces d’expulsion, d’intimidation et d’actions contre des commerces guinéens, annoncées pour le 15 juillet.[1]

Ces faits ne permettent pas de conclure à un conflit entre les peuples sénégalais et guinéen. Ils ne représentent pas davantage l’ensemble de la société sénégalaise, dont l’histoire est profondément marquée par les mobilités régionales, les liens familiaux et les échanges avec les pays voisins. Mais leur caractère encore circonscrit ne les rend pas insignifiants. Une frontière symbolique est franchie lorsque des personnes sont publiquement désignées comme cibles en raison de leur nationalité.

Le cas guinéen constitue donc le point de départ de cette réflexion, non son périmètre. Le même mécanisme peut viser demain une autre nationalité, une communauté, une région, une religion, une confrérie ou une appartenance politique. Il ne concerne pas davantage le seul Sénégal. De l’Europe à l’Afrique du Sud, les identités nationales, raciales ou communautaires sont régulièrement mobilisées pour transformer les frustrations sociales en oppositions politiques.

Le problème n’est donc pas l’existence des différences. Toute société est diverse. Le danger apparaît lorsque certains acteurs découvrent qu’il peut être plus rentable de transformer ces différences en frontières que de les organiser dans une communauté politique commune.

𝐐𝐔𝐀𝐍𝐃 𝐋’𝐈𝐃𝐄𝐍𝐓𝐈𝐓𝐄́ 𝐃𝐄𝐕𝐈𝐄𝐍𝐓 𝐔𝐍 𝐌𝐀𝐑𝐂𝐇𝐄́

Parler de « marché politique de l’identité » ne relève pas seulement de la métaphore. Un marché suppose une offre, une demande, des intermédiaires, des infrastructures et une rémunération.

L’offre identitaire est constituée par les récits qui opposent les « vrais nationaux » aux étrangers, les patriotes aux traîtres, le peuple au « système » ou les défenseurs d’une cause à ceux qui seraient ses ennemis. Elle promet de protéger un groupe présenté comme homogène et menacé contre des individus ou des communautés désignés comme responsables de son déclassement.

La demande se nourrit de difficultés souvent réelles : chômage, précarité, concurrence commerciale, insécurité, accès difficile au logement ou au foncier, sentiment d’injustice et perte de confiance dans les institutions. La résolution de ces problèmes exige des données fiables, des politiques publiques, de la régulation et du temps. L’entrepreneur identitaire propose une réponse beaucoup plus immédiate : il désigne une catégorie visible à laquelle les difficultés collectives pourront être imputées.

Les intermédiaires sont les responsables politiques, les militants, les influenceurs, les chroniqueurs et les organisations. Les plateformes numériques assurent la diffusion. La rémunération peut être électorale, médiatique, militante ou symbolique : des suffrages, une audience, des abonnés, une réputation de fermeté ou la constitution d’une communauté de partisans.

L’identité devient ainsi un marché politique lorsqu’une appartenance réelle ou supposée est transformée en récit de menace, puis convertie en visibilité, en mobilisation ou en capital électoral. La marchandise proposée au public n’est pas l’identité elle-même. C’est une représentation appauvrie du réel : un « nous » présenté comme innocent, homogène et menacé, opposé à un « eux » tout aussi homogène, suspect et responsable.

L’individu disparaît derrière la catégorie. Ses actes particuliers importent moins que l’identité qu’on lui attribue. Il ne répond plus de ce qu’il a fait, mais de ce que son groupe est supposé représenter.

𝐂𝐄 𝐐𝐔𝐄 𝐋’𝐇𝐈𝐒𝐓𝐎𝐈𝐑𝐄 𝐍𝐎𝐔𝐒 𝐀𝐏𝐏𝐑𝐄𝐍𝐃 𝐀̀ 𝐍𝐄 𝐏𝐀𝐒 𝐁𝐀𝐍𝐀𝐋𝐈𝐒𝐄𝐑

Rappeler l’histoire ne signifie pas assimiler le Sénégal contemporain aux régimes totalitaires du XXᵉ siècle. Une telle comparaison serait disproportionnée. L’histoire demeure cependant utile lorsqu’elle permet de reconnaître certains mécanismes avant qu’ils ne produisent leurs conséquences les plus graves.

L’exclusion collective commence rarement sous sa forme définitive. L’individu est d’abord réduit à une catégorie. La catégorie devient un problème. Le problème est ensuite présenté comme une menace. Cette menace finit par servir d’explication générale aux difficultés de la société. L’exclusion peut alors apparaître comme une solution raisonnable.

L’enseignement que l’on peut tirer de Hannah Arendt porte ici sur la responsabilité du jugement. Sa réflexion sur la banalité du mal ne signifie pas que le mal serait ordinaire ou insignifiant. Elle montre qu’un processus profondément destructeur peut être servi par des individus qui renoncent à examiner la portée de ce qu’ils disent, répètent, exécutent ou normalisent.

Le responsable politique affirme qu’il ne fait que poser un problème. L’activiste soutient qu’il ne fait qu’exprimer une colère. L’internaute explique qu’il ne fait que partager. Le militant prétend qu’il ne fait que défendre son camp. Chacun se perçoit comme un maillon secondaire et s’exonère du résultat collectif.

L’histoire ne nous enseigne pas que toute parole hostile conduit nécessairement à la violence. Elle nous apprend que la répétition peut rendre familier ce qui aurait d’abord provoqué le rejet, et qu’une société devient vulnérable lorsque ses membres cessent d’interroger les conséquences de ce qu’ils normalisent.

𝐋𝐞𝐬 𝐠𝐫𝐚𝐧𝐝𝐞𝐬 𝐟𝐫𝐚𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐧𝐞 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐭𝐨𝐮𝐣𝐨𝐮𝐫𝐬 𝐥𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐞𝐧𝐧𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐚𝐫𝐦𝐞𝐬. 𝐄𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐜𝐞𝐫𝐭𝐚𝐢𝐧𝐞𝐬 𝐩𝐚𝐫𝐨𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐞𝐬𝐬𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐬𝐜𝐚𝐧𝐝𝐚𝐥𝐢𝐬𝐞𝐫.

Quelles paroles avons-nous progressivement cessé de trouver inadmissibles dans le débat public sénégalais ?

𝐀𝐕𝐀𝐍𝐓 𝐋’𝐄́𝐓𝐑𝐀𝐍𝐆𝐄𝐑, 𝐋’𝐄𝐍𝐍𝐄𝐌𝐈 𝐈𝐍𝐓𝐄́𝐑𝐈𝐄𝐔𝐑

La désignation hostile de l’étranger ne surgit pas dans un espace politiquement vierge. Elle trouve plus facilement un terrain favorable dans une culture publique déjà habituée à transformer le contradicteur en ennemi moral.

La violence politique n’est pas née avec PASTEF. Les régimes précédents ont connu la disqualification des opposants, la répression et les accusations d’instrumentalisation de la justice. Les violences, les morts, les blessés et les détentions de la période 2021-2024 ont laissé une mémoire profonde dans la société sénégalaise, particulièrement chez les militants du parti aujourd’hui au pouvoir.[2]

Mais avoir subi une injustice ne confère pas une infaillibilité durable. Un mouvement qui a développé une discipline de résistance doit, lorsqu’il accède au pouvoir, accomplir son 𝐦𝐨𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐢𝐧𝐬𝐭𝐢𝐭𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧𝐧𝐞𝐥 : passer de la solidarité de combat à la contradiction démocratique, de la défiance envers les institutions à leur consolidation, et de la désignation des ennemis à l’administration impartiale des citoyens.

Or le débat politique sénégalais demeure marqué par des termes comme « traître », « système » ou « koulouna ». Ces mots ne sont pas seulement des insultes. Ils distribuent des identités morales : les uns appartiendraient naturellement au peuple et à la vertu ; les autres seraient suspects en raison de leur proximité réelle ou supposée avec l’ancien pouvoir.

En août 2025, Waly Diouf Bodiang, cadre de PASTEF et directeur général du Port autonome de Dakar, estimait que l’appel à candidatures pour la direction de l’OFNAC risquait de replacer un « koulouna pur jus » à la tête de l’institution. Il associait cette catégorie politique à des profils qui se seraient illicitement enrichis, avant même l’examen institutionnel des candidatures.[3]

Le « koulouna », le « traître » et l’étranger ne constituent évidemment pas des catégories équivalentes. La stigmatisation politique et la menace xénophobe n’ont ni la même portée juridique ni les mêmes conséquences sociales ou physiques. Elles peuvent néanmoins procéder d’une opération intellectuelle comparable : réduire une personne à une appartenance, charger cette appartenance d’une présomption morale et juger l’individu avant d’examiner ses actes.

L’adversaire ne se trompe plus : il trahit. Le contradicteur ne propose plus une autre lecture : il protège le « système ». Celui qui demande des preuves n’exerce plus son jugement : il défend les coupables.

PASTEF n’a pas inventé la brutalité politique sénégalaise. Mais une partie particulièrement visible de son écosystème militant donne à voir une grammaire dans laquelle l’identité du locuteur peut peser davantage que la solidité de sa démonstration, la contradiction être interprétée comme une déloyauté et l’accusation précéder l’examen contradictoire des faits.

C’est une forme de 𝐦𝐢𝐥𝐢𝐭𝐚𝐧𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐝’𝐚𝐥𝐥𝐞́𝐠𝐞𝐚𝐧𝐜𝐞: le militant ne se contente plus de soutenir un projet ; il attend de son camp qu’il lui indique ce qu’il doit tenir pour vrai.

Dans un État de droit, la chaîne normale devrait être la suivante : allégation, enquête, éléments de preuve, contradiction, décision. Dans un univers partisan fortement polarisé, elle peut s’inverser : autorité du locuteur, accusation, répétition, conviction collective, demande de sanction.

L’affirmation est reçue comme crédible parce qu’elle émane du chef, d’une autorité reconnue ou du camp réputé vertueux. Sa répétition lui donne l’apparence d’un fait établi. La valeur de la preuve devient alors asymétrique : une accusation visant l’adversaire est admise avec peu d’exigences ; une mise en cause visant un allié rencontre une demande de démonstration beaucoup plus élevée.

𝐋𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐚 𝐩𝐨𝐬𝐢𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞 𝐜𝐚𝐦𝐩 𝐝𝐞́𝐭𝐞𝐫𝐦𝐢𝐧𝐞 𝐥𝐚 𝐯𝐚𝐥𝐞𝐮𝐫 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐩𝐫𝐞𝐮𝐯𝐞, 𝐥𝐞 𝐝𝐞́𝐛𝐚𝐭 𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐜 𝐜𝐞𝐬𝐬𝐞 𝐝’𝐞̂𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐞 𝐫𝐞𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞 𝐝𝐞 𝐯𝐞́𝐫𝐢𝐭𝐞́ 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐝𝐞𝐯𝐞𝐧𝐢𝐫 𝐮𝐧 𝐭𝐞𝐬𝐭 𝐝’𝐚𝐥𝐥𝐞́𝐠𝐞𝐚𝐧𝐜𝐞.

Cette dérive devient plus préoccupante lorsque ceux qui parlent exercent des responsabilités institutionnelles. La reddition des comptes est une exigence démocratique. Enquêter sur la gestion d’anciens responsables est légitime. Mais demander une enquête n’est pas annoncer une culpabilité.

Le 28 février 2025, le porte-parole du gouvernement affirmait que l’ancien président Macky Sall ferait « inévitablement » face à la justice et le présentait déjà comme le premier responsable d’actes extrêmement graves, alors que les procédures susceptibles de le concerner devaient encore suivre leur cours.[4]

Une autorité peut commenter les conclusions d’un audit et transmettre des faits à la justice. Elle devrait cependant éviter de donner l’impression que l’issue judiciaire est déjà écrite. La lutte contre l’impunité perd une partie de sa légitimité lorsqu’elle emprunte le langage du verdict avant le procès.

La même prudence s’impose concernant le soutien financier destiné aux personnes affectées par les violences politiques de 2021 à 2024. Une enveloppe globale de cinq milliards de francs CFA avait été annoncée. La ministre chargée des Solidarités a ensuite précisé qu’il ne s’agissait pas d’une indemnisation au sens juridique, mais d’un appui social accordé aux familles de personnes décédées, aux blessés et aux anciens détenus.[5]

Le principe d’une assistance peut être humainement justifié. Sa légitimité dépend toutefois de la transparence des critères, de l’identification rigoureuse des bénéficiaires, de l’existence de voies de recours et de la distinction entre la reconnaissance administrative d’un préjudice et la détermination judiciaire des responsabilités.

Assister n’est pas juger. Réparer un préjudice ne suffit pas à établir pénalement son auteur. Demander justice ne signifie pas rendre soi-même la justice.

Un parti peut vivre de convictions. L’État doit vivre de preuves, de procédures et de décisions applicables à tous.

𝐋𝐄𝐒 𝐑𝐄́𝐒𝐄𝐀𝐔𝐗 𝐒𝐎𝐂𝐈𝐀𝐔𝐗 𝐄𝐓 𝐋’𝐈𝐍𝐃𝐔𝐒𝐓𝐑𝐈𝐀𝐋𝐈𝐒𝐀𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐃𝐄 𝐋𝐀 𝐃𝐈𝐕𝐈𝐒𝐈𝐎𝐍

Les réseaux sociaux n’ont inventé ni les préjugés, ni les frustrations, ni la violence politique. Ils en ont transformé l’échelle, la vitesse et le coût de diffusion. Une accusation peut aujourd’hui être produite en quelques secondes, détachée de son contexte, reproduite par de nombreux comptes et exposée à un vaste public. Une parole marginale peut ainsi acquérir l’apparence d’une opinion largement partagée.

C’est en ce sens que les plateformes participent à une 𝐢𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐚𝐥𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐝𝐢𝐯𝐢𝐬𝐢𝐨𝐧. Celle-ci peut désormais être produite, reproduite, recommandée et distribuée en série. La répétition donne une apparence de vérité ; la viralité, une apparence de majorité ; l’émotion se substitue à la démonstration ; l’audience devient un indicateur trompeur de légitimité.

Les formats courts renforcent cette dynamique. La complexité des problèmes économiques, migratoires ou institutionnels résiste mal à la recherche immédiate de l’attention. La concurrence commerciale devient « l’invasion étrangère ». Le désaccord devient la trahison. L’accusation devient la preuve.

𝐋𝐞𝐬 𝐫𝐞́𝐬𝐞𝐚𝐮𝐱 𝐬𝐨𝐜𝐢𝐚𝐮𝐱 𝐧’𝐨𝐧𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐜𝐫𝐞́𝐞́ 𝐥𝐞𝐬 𝐟𝐫𝐚𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐬. 𝐈𝐥𝐬 𝐞𝐧 𝐨𝐧𝐭 𝐢𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐚𝐥𝐢𝐬𝐞́ 𝐥’𝐞𝐱𝐩𝐥𝐨𝐢𝐭𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧.

Les responsables politiques occupent une place particulière dans ce système, car leur parole possède une autorité que l’algorithme démultiplie.

Tahirou Sarr fournit l’exemple le plus explicite d’une offre politique structurée autour de la préférence nationale et de la représentation de l’étranger comme concurrent économique ou foncier. Il a notamment affirmé que les étrangers représenteraient presque la moitié de la population sénégalaise. Or les données issues du recensement de 2023 situent leur proportion autour de 1,1 % de la population résidente.[6]

L’écart entre la représentation proposée et les données disponibles illustre un mécanisme classique du marché identitaire : amplifier numériquement ou symboliquement la présence d’un groupe afin de produire un sentiment d’envahissement.

Les propos tenus par Ousmane Sonko avant la rencontre France-Sénégal relèvent d’un registre différent. Il déclarait que, si la France l’emportait, « l’Afrique aura battu l’Afrique », en référence aux origines africaines de plusieurs joueurs français.[7]

L’intention exprimée était panafricaniste. Mais l’intention n’interdit pas d’interroger le présupposé du raisonnement. Des citoyens français noirs doivent-ils être systématiquement ramenés à leurs ascendances, comme si leur citoyenneté et leur propre sentiment d’appartenance ne suffisaient pas à les définir ?

Tahirou Sarr et Ousmane Sonko ne doivent pas être placés sur le même plan. Le premier développe une offre politique durable organisée autour de la préférence nationale. Le second a formulé, dans un contexte sportif et panafricaniste, une représentation discutable de l’identité.

Par des intentions opposées, le nationalisme d’exclusion et certains discours panafricanistes peuvent néanmoins partager un présupposé problématique : considérer que l’origine l’emporte nécessairement sur la citoyenneté choisie ou juridiquement reconnue.

La parole politique ne demeure jamais confinée à l’intention de son auteur. Elle peut être simplifiée, détournée, radicalisée et intégrée à des récits qu’il n’avait pas nécessairement souhaités.

𝐔𝐍 𝐏𝐇𝐄́𝐍𝐎𝐌𝐄̀𝐍𝐄 𝐌𝐎𝐍𝐃𝐈𝐀𝐋 𝐃𝐀𝐍𝐒 𝐔𝐍𝐄 𝐑𝐄́𝐆𝐈𝐎𝐍 𝐕𝐔𝐋𝐍𝐄́𝐑𝐀𝐁𝐋𝐄

Le marché politique de l’identité n’est pas une singularité sénégalaise. En Europe, les enjeux liés au coût de la vie, aux migrations et à l’identité continuent de structurer les campagnes électorales et les préférences politiques. Le succès des entrepreneurs identitaires ne réside d’ailleurs pas uniquement dans leur accession au pouvoir. Il se mesure aussi à leur capacité à contraindre les partis traditionnels à reprendre leurs mots, leurs priorités et leur définition des problèmes.[8]

L’Afrique du Sud offre une autre illustration. Operation Dudula, initialement développée comme une campagne sur les réseaux sociaux, a évolué vers des mobilisations hostiles, des pratiques de vigilantisme, des incendies visant des logements ou des commerces et des violences contre des ressortissants étrangers. Des experts des Nations unies ont également relevé que la mobilisation antimigrants était devenue une stratégie politique pour certains acteurs.[9]

Comparer ne signifie pas annoncer que le Sénégal suivra mécaniquement ces trajectoires. Les histoires, les institutions et les niveaux de violence diffèrent. La comparaison permet plutôt d’identifier des mécanismes analogues avant qu’ils ne produisent des conséquences comparables.

Cette vigilance est d’autant plus nécessaire que le Sénégal appartient à une région profondément interdépendante. Le Sahel et l’Afrique de l’Ouest demeurent marqués par les conflits, les déplacements forcés, les trafics et les propagandes. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime que l’espace « Sahel Plus », comprenant notamment la Mauritanie et plusieurs États côtiers, pourrait accueillir 5,6 millions de personnes déplacées de force ou apatrides à la fin de 2026.[10]

Il faut ici refuser deux erreurs symétriques. La première consisterait à considérer les personnes qui fuient les conflits comme les porteurs naturels de ces conflits. Elles en sont d’abord les victimes. La seconde serait de croire que les conflictualités restent enfermées derrière les frontières. Les réseaux criminels, les propagandes, les images, les menaces et les ressentiments circulent plus facilement que les armées.

Un discours hostile produit au Sénégal peut être repris dans un pays voisin, susciter des représailles contre des Sénégalais qui y vivent, puis revenir sous une forme aggravée. La circulation régionale des hommes crée des solidarités ; la circulation numérique des ressentiments peut aussi produire des tensions transnationales.

𝐋𝐄 𝐕𝐈𝐕𝐑𝐄-𝐄𝐍𝐒𝐄𝐌𝐁𝐋𝐄 𝐎𝐔 𝐋𝐀 𝐓𝐄𝐑𝐀𝐍𝐆𝐀 𝐂𝐎𝐌𝐌𝐄 𝐈𝐍𝐒𝐓𝐈𝐓𝐔𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐏𝐎𝐋𝐈𝐓𝐈𝐐𝐔𝐄

Le Sénégal possède des ressources historiques importantes : brassage des populations, mobilités sous-régionales, alliances familiales, cousinage à plaisanterie, pluralité confrérique, médiations religieuses et culture du compromis.

Ces ressources ne doivent toutefois pas devenir une mythologie rassurante. La 𝐭𝐞𝐫𝐚𝐧𝐠𝐚 n’est pas une essence naturelle qui protégerait éternellement le pays. Le vivre-ensemble est une institution sociale. Il se construit par l’éducation, les lois, les médiations, les comportements des dirigeants et la reconnaissance quotidienne de règles communes.

Ce qui a été construit peut être affaibli. Une société qui s’habitue à réduire l’adversaire à une identité infamante devient plus réceptive aux discours qui réduisent l’étranger à sa nationalité. Une société dans laquelle la répétition tend à remplacer la preuve devient plus vulnérable aux récits de culpabilité collective.

Le « 𝐭𝐫𝐚𝐢̂𝐭𝐫𝐞 », 𝐥𝐞 « 𝐤𝐨𝐮𝐥𝐨𝐮𝐧𝐚 » 𝐞𝐭 « 𝐥’𝐞́𝐭𝐫𝐚𝐧𝐠𝐞𝐫 𝐞𝐧𝐯𝐚𝐡𝐢𝐬𝐬𝐚𝐧𝐭 » ne constituent pas des catégories équivalentes. Mais leur emploi peut participer d’un même appauvrissement du jugement : la singularité de l’individu disparaît, son appartenance suffit à expliquer ses intentions et la sanction est envisagée avant l’examen de ses actes.

La réponse ne peut donc pas se limiter à une condamnation morale de la xénophobie. La République doit traiter les réalités que les entrepreneurs identitaires exploitent : régulation du commerce et du foncier, application des règles de résidence et d’établissement, lutte contre les activités illicites, accès à l’emploi, sécurité et efficacité des services publics.

Réguler n’est pas stigmatiser. Contrôler n’est pas désigner collectivement. Faire respecter la loi n’autorise pas à attribuer une présomption de culpabilité à toute une nationalité.

La République doit également rétablir la preuve comme norme du débat public, distinguer l’adversaire de l’ennemi, rappeler aux autorités leur devoir de retenue et préserver l’autonomie de la justice. Elle doit sanctionner les menaces et les appels à la violence, renforcer l’éducation critique aux médias et protéger simultanément les étrangers vivant au Sénégal et les ressortissants sénégalais établis dans les pays voisins.

Elle doit résoudre les problèmes que les entrepreneurs identitaires exploitent, sans adopter les catégories par lesquelles ils les déforment.

𝐂𝐎𝐍𝐂𝐋𝐔𝐒𝐈𝐎𝐍
Le Sénégal n’est pas menacé parce qu’il serait soudainement devenu plus divers. Sa diversité est ancienne. Il devient vulnérable lorsque certains acteurs découvrent qu’il peut être plus rentable de transformer ses différences en frontières que de les organiser dans une communauté politique commune.

Les menaces visant aujourd’hui des ressortissants guinéens constituent une alerte. Mais elles s’inscrivent dans un problème plus profond : la violence du langage partisan, la transformation de l’adversaire en ennemi moral, l’asymétrie dans l’exigence de preuve, la tentation du verdict politique avant le jugement institutionnel et l’industrialisation numérique de la division.

Une démocratie ne protège pas seulement les personnes contre la violence physique. Elle protège également l’espace commun dans lequel aucun groupe ne peut être déclaré coupable en raison de son origine, aucun adversaire privé de sa légitimité par une simple étiquette et aucune autorité dispensée de démontrer ce qu’elle affirme.

Le vivre-ensemble ne survivra pas par la seule invocation de la 𝐭𝐞𝐫𝐚𝐧𝐠𝐚. Il survivra si les institutions, les responsables politiques et les citoyens refusent que l’appartenance remplace la preuve, que la colère remplace le jugement et que la division devienne une stratégie profitable.

𝐔𝐧𝐞 𝐧𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐧𝐞 𝐬𝐞 𝐟𝐫𝐚𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐩𝐚𝐬 𝐬𝐢𝐦𝐩𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐚𝐫𝐜𝐞 𝐪𝐮’𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐞𝐬𝐭 𝐝𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬𝐞. 𝐄𝐥𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐚̀ 𝐬𝐞 𝐟𝐫𝐚𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐫 𝐥𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐬𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐟𝐟𝐞́𝐫𝐞𝐧𝐜𝐞𝐬 𝐫𝐚𝐩𝐩𝐨𝐫𝐭𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐚𝐯𝐚𝐧𝐭𝐚𝐠𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐬𝐨𝐧 𝐮𝐧𝐢𝐭𝐞́.

𝐏𝐫 𝐅𝐚𝐥𝐢𝐥𝐨𝐮 𝐂𝐎𝐔𝐍𝐃𝐎𝐔𝐋
𝐓𝐡𝐢𝐧𝐤 𝐓𝐚𝐧𝐤 𝐏𝐫𝐚𝐠𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥-𝐃𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐞

𝐒𝐎𝐔𝐑𝐂𝐄𝐒
[1] Mbaye Dione, question écrite adressée aux autorités sénégalaises sur les menaces visant des ressortissants guinéens, 13 juillet 2026.
[2] Reuters, articles consacrés aux violences, arrestations et procédures liées aux crises politiques sénégalaises de 2021 à 2024.
[3] Déclaration de Waly Diouf Bodiang relative à la direction de l’OFNAC, août 2025.
[4] Déclaration du porte-parole du gouvernement sur les éventuelles poursuites contre Macky Sall, 28 février 2025.
[5] Informations relatives au fonds de cinq milliards de francs CFA destiné à l’appui des familles, blessés et anciens détenus de la période 2021-2024.
[6] ANSD, résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2023.
[7] Entretien d’Ousmane Sonko accordé à RFI et France 24 avant la rencontre France-Sénégal, juin 2026.
[8] International IDEA et Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, analyses relatives aux migrations, aux identités et à la compétition électorale en Europe.
[9] Nations unies en Afrique du Sud, analyses relatives à Operation Dudula et aux violences xénophobes.
[10] Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, situation « Sahel Plus », projections pour 2026.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *