Il est des rencontres qui marquent une vie.En 2008, quelques jours après l’installation de la commission des Assises nationales consacrée aux questions sociales, aux valeurs et à l’éthique, à laquelle j’avais choisi de m’inscrire parce qu’elle correspondait profondément à mes convictions, Cheikh Hamidou Kane m’invita chez lui.
Je croyais aller simplement échanger avec une grande figure de notre pays.
Je ne savais pas encore que j’allais rencontrer un homme qui, par sa confiance et sa bienveillance, allait profondément marquer mon parcours.
Nous parlâmes d’abord d’Enda Tiers Monde, l’ONG internationale où je travaillais et dont il était le président du Conseil d’administration, puis des Assises nationales. Il me proposa alors d’être co-vice-président de la commission, avec Théodore Ndiaye.
J’étais surpris. Et, je dois l’avouer, un peu inquiet devant la responsabilité d’être le vice-président d’un monument comme Cheikh Hamidou Kane.
Je lui répondis que je pouvais rester un membre actif de la commission et, éventuellement, en être le rapporteur
.Sa réponse fut simple et profonde :« Cheikh Tidiane, les Assises nationales ne sont pas seulement un moment où nous devons réfléchir sur le passé, le présent et l’avenir de notre pays. Nous devons aussi créer les conditions pour que les conclusions issues de nos délibérations soient traduites en actes. Notre génération doit passer le témoin à la vôtre. »
Je n’ai jamais oublié cette phrase.Elle résumait, pour moi, l’esprit même des Assises : réfléchir, transmettre et agir.
Nous avons beaucoup travaillé ensemble. Souvent tard dans la nuit. J’eus l’honneur d’être co-vice-président de la commission et d’en être également co-rapporteur, contribuant à la rédaction et à la mise en forme de notre rapport.
À la fin des travaux, quelques mois plus tard, lorsque je présentais publiquement notre rapport dans la salle de l’Église des Martyrs de l’Ouganda, je dis que, si je devais résumer les Assises nationales en un seul mot, je choisirais celui de générosité. Ou, plus exactement, le don de soi.
Amadou Mahtar Mbow, Cheikh Hamidou Kane et tant d’autres avaient déjà donné une grande partie de leur vie au Sénégal et à l’Afrique. Ils auraient pu rester dans une retraite paisible, entourés de leurs familles.
Ils ont choisi de revenir dans l’espace public pour donner encore : leur temps, leur expérience, leur intelligence, leur sagesse et leur autorité morale.
C’était cela, à mes yeux, la générosité des Assises.Et Cheikh Hamidou Kane l’a incarnée à mon endroit d’une manière particulière.
Il m’a fait confiance.Il m’a pris par la main. Il m’a accompagné, conseillé et guidé avec une infinie bienveillance.
Lorsque j’étais un jeune collégien au CEMT Amilcar Cabral de Ziguinchor, lisant L’Aventure ambiguë, jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je serais assis dans le salon de son auteur, à parler avec lui du Sénégal et à réfléchir à ses côtés à l’avenir de notre pays.
La vie réserve parfois des rendez-vous que l’on n’aurait jamais osé imaginer. Cheikh Hamidou Kane fut pour moi l’un de ces rendez-vous
.Il nous laisse une œuvre immense, une pensée, une exigence morale et un legs immatériel qui défieront le temps.
Mais il nous laisse aussi un témoin.« Notre génération doit passer le témoin à la vôtre. »
Doyen, votre génération a passé le témoin.À nous, maintenant, de le porter
.Le cœur lourd, mais rempli de gratitude, nous vous remettons entre les mains de notre Créateur.
Qu’Allah vous accueille dans Son infinie miséricorde et vous accorde le plus haut degré du Paradis.
Reposez en paix, Doyen Cheikh Hamidou Kane.
Cheikh Tidiane Dièye










